Traces, un plaidoyer artistique pour les migrant(e)s

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Quand l’art oratoire se met au service de la mémoire, l’attention et l’émotion sont au rendez-vous. C’est sur des douces notes de kora, mêlées aux airs profonds de oud, de derbouka et d’autres sonorités d’ici et d’ailleurs… que la compagnie Les Chemins du Monde, dirigée par Frédéric Calmès, nous a plongé au cœur de l’histoire d’Aya et Djibril, sur la route vers une destinée incertaine…BOZA.

BOZA, ce vocable non moins imposant, qui symbolise dans la voix des migrants, l’accomplissement de toute une aventure, le passage vers l’autre bord, la Victoire, est l’incarnation même de l’espoir de femmes et d’hommes qui s’aventurent sur le chemin migratoire, venus de pays différents, en quête d’un avenir meilleur. Et lorsqu’il a résonné au cœur de l’Amphithéâtre de l’Université Al Akhawayn d’Ifrane, ce lundi 19 juin, devant un public venu de différentes régions du monde, les frissons et les larmes également, étaient de la partie.

Le spectacle de conte musical « Traces : histoires de migrant(e)s », a ainsi été un cri du cœur, délivré si délicatement à toute oreille prête à l’entendre et à comprendre le parcours des migrant(e)s. Il a été rendu possible dans le cadre du projet ITHACA (Interconnecting Histories and Archives for Migrant Agency) financé par l’Union Européenne, en partenariat avec l’Université Al Akhawayn d’Ifrane et avec le soutien des Instituts français de Meknès et de Marrakech et de la Maison Denise Masson. « Le projet ITHACA dont je fais partie est avant tout destiné à recueillir des récits migratoires, à retracer les histoires de migrant (e)s, et c’est donc tout naturellement que l’on a voulu transmettre ces récits que l’on entend si peu souvent, par le biais de l’art », souligne Catherine Therrien, anthropologue, professeure à l’Université Al Akhawayn, Responsable du projet ITHACA au Maroc et initiatrice du spectacle. Et d’ajouter : « J’ai voulu, à travers ce spectacle, créer des ponts pour que tous ceux et celles qui ont des choses à dire puissent le faire le plus directement possible ».

Quand le réel et le fictif se marient…

Sur cette route migratoire retracée par le spectacle « Traces : histoires de migrant(e)s », plusieurs trajectoires s’entremêlent avec des protagonistes aussi déterminés qu’Aya et Djibril, des jumeaux dont le père avait lui-même tenté l’aventure et qui y a laissé sa vie, aux portes du désert. Dans leurs « regards étincelants de porteurs de rêve », ils ont bravé désert, montagnes, forêts et barrières, ont rencontré amis et tortionnaires… Ce spectacle souligne et met davantage en avant le parcours des femmes sur les routes de la migration, trop souvent invisibilisées dans les récits migratoires et si vulnérables face à cet environnement hostile.

À travers le personnage d’Aya, incarné par Suzanne Essombe, c’est en partie l’histoire de tant de femmes qui est transmise pour éveiller, conscientiser, faire réagir. « J’ai participé à ce spectacle car je voulais que mon histoire se raconte pour sensibiliser la jeunesse, pour leur dire que la route n’est pas quelque chose de facile ; il y a énormément de gens qui meurent. Je ne souhaiterais pas que mes sœurs, mes cousines, mes ami(e)s empruntent ce chemin… », nous confie Suzanne Essombe, Camerounaise, qui a accepté de partager un bout de son histoire et d’interpréter ce spectacle à travers l’écriture, le chant et la danse.

Je voulais que mon histoire se raconte pour sensibiliser la jeunesse, pour leur dire que la route n’est pas quelque chose de facile

Pour Frédéric Calmès, Directeur de la troupe Les Chemins du Monde « le projet ITHACA est incroyable car il permet de récupérer la parole de celles et ceux que l’on n’écoute pas d’habitude pour que cette parole soit préservée et transmise ; moi-même conteur, je passe des histoires de bouche à oreille et grâce à ce spectacle, je participe à transmettre ce message qui est si différent de ce qu’on entend habituellement ».

L’émotion comme moteur de transmission

La magie de l’art et d’un spectacle comme « Traces : histoires de migrant(e)s », c’est qu’il est vecteur d’émotions immédiates qui vous marquent et vous touchent en plein cœur. Quel excellent moyen de toucher un public plus large qui n’a pas accès aux rapports des chercheurs, aux récits des historiens. « Je suis content que vous parliez d’émotions car en tant qu’artistes, nous sommes très sensibles et ce soir cette vive émotion, nous l’avons ressentie sur scène. Il y a eu des moments qui sont plus forts que d’habitude et ça change à chaque représentation. Nous espérons pouvoir continuer à raconter ces histoires partout au Maroc et au-delà », témoigne Etienne Gruel, membre de la compagnie (percussion, chant).  Même son de cloche chez Amadou Lamine Niang, un spectateur venu de Casablanca, pour l’occasion, soutenir son ami et frère Memba Diabaté, artiste sénégalais membre de la troupe, (kora, chant, percussion). « Je suis ravi d’avoir assisté à ce spectacle et moi-même artiste et acteur socio-culturel, je voudrais, grâce à ce genre d’initiatives, et à travers la musique, continuer ce travail de sensibilisation auprès de celles et ceux qui ont encore envie de partir et qui ont les moyens de s’en sortir sans se mettre en danger ».

Après deux représentations aux Instituts Français de Meknès et Marrakech, en janvier 2023, le conte musical « Traces : histoires de migrant(e)s » est un spectacle, qui nous l’espérons sera élargi à tous, par tous les moyens nécessaires pour que ces récits perdurent…

Artistes

  • Suzanne Essombe Ekwa : écriture, danse, chant
  • Mbemba Diabaté : kora, chant, percussion
  • Etienne Gruel : percussion, chant
  • Joël Koungou Essindi : guitare, percussion, chant, conte
  • Léo Fabre-Cartier : oud, lotar, percussion, chant
  • Moussa Issa : slam, conte
  • Frédéric Calmès : conte, chant
  • Avec l’aimable contribution de : Serge Laly, conteur.

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