Quatre principes directeurs préalables à l’intégration économique africaine

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L’Institut Marocain d’Intelligence Stratégique (IMIS) vient de publier un document intitulé « Stratégie économique du Maroc en Afrique : le modèle chérifien de co-développement ». Il y passe en revue l’intégration régionale sous le prisme des dynamiques commerciales et d’investissement du Maroc avant de dresser un cadre systémique de la stratégie économique continentale du Maroc. Quatre principes directeurs qui guident aujourd’hui l’action économique du Royaume au niveau de son continent y sont mis en avant.

Le Maroc est aujourd’hui un acteur incontournable de l’économique africaine. Le Royaume est devenu le premier investisseur africain en Afrique grâce notamment à l’impulsion donnée à la coopération continentale par le Roi Mohammed VI depuis son accession au trône, il y a 24 ans.

En 2022, les échanges entre le Maroc et les autres pays du continent avaient atteint 64,3 milliards de dirhams, soit une hausse de près de 40% par rapport à 2021, selon l’Office des Changes. Les importations s’élevaient à 25,5 milliards de dirhams et les exportations à 38,8 milliards de dirhams.

Mettant en exergue les dynamiques commerciales entre le Maroc et le reste du continent, l’IMIS souligne que les exportations totales du Royaume vers le reste de l’Afrique ont connu une croissance continue passant de 28% en 2021 à 66% en 2022.

Les échanges et les investissements entre le Maroc et le reste du continent

Ces exportations sont grandement composées de produits issus de la chimie, de l’automobile, des produits agroalimentaires transformés, des produits électriques et de la plasturgie. Les engrais occupent le haut du classement des produits exportés par le Maroc, principalement vers Djibouti, le Kenya, le Nigeria, la Tanzanie, l’Éthiopie, la Côte d’Ivoire, le Bénin et le Mozambique.

Quant aux importations marocaines issues du continent, elles ont quasiment doublé, passant de 1,5 milliard de dollars en 2020 à 2,5 milliards de dollars en 2022. Elles sont composées essentiellement de combustibles minéraux, de houilles, de gaz, du pétrole, de produits chimiques inorganiques, de graisses et huiles animales, végétales ou d’origine microbienne. Ces importations proviennent notamment de l’Egypte, de la Tunisie, de l’Algérie, d’Afrique du Sud et de la Côte d’Ivoire.

Les investissements africains au Maroc restent faibles et proviennent du Congo, du Gabon, de la Côte d’Ivoire, de Maurice, du Sénégal, de l’Afrique du Sud, de la Tunisie et de l’Égypte.

L’Institut Marocain d’Intelligence Stratégique a également passé en revue les investissements entre le Maroc et le reste du continent. Il en ressort que le Royaume, premier pays africain à investir en Afrique, a injecté près de 5 milliards de dollars en Afrique subsaharienne, en une décennie.

Les investissements marocains sur le continent touchent plusieurs secteurs : finance-banque-assurance, télécoms, transports, BTP, tourisme, agriculture et agro-industrie, engrais, pharmacie et services. Ils touchent quasiment toutes les régions du continent.

Contrairement à cet investissement important du Maroc en Afrique, les investissements continentaux dans le Royaume restent faibles. Ils proviennent essentiellement du Congo, du Gabon, de la Côte d’Ivoire, de Maurice, du Sénégal, de l’Afrique du Sud, de la Tunisie et de l’Égypte.

Reconfiguration des cartes géostratégiques, économiques et commerciales

Il n’en demeure pas moins que le positionnement du Royaume en Afrique est conforté davantage par la reconfiguration des cartes géostratégiques, économiques et commerciales, suite à la succession de crises économiques, géopolitiques, sanitaires et sécuritaires qui ont mis à nu les carences du continent.

« Cette orientation africaine du Maroc a récemment été consolidée par le dévoilement par le chef de l’Etat en 2023 de son agenda pour la façade atlantique du continent, que Mohammed VI souhaite contribuer à développer afin de créer un axe transatlantique rénové. L’objectif clairement affiché par cette démarche étant de poursuivre la dynamique de diversification des alliances et des débouchés pour la grande région ouest-africaine », rappelle l’IMIS dans l’introduction de son document.

Pour le Think Tank, la signature de centaines d’accords de partenariat avec de nombreux pays africains vient renforcer cet engagement continental du Maroc qui se matérialise également par la consolidation de la présence des grandes banques marocaines dans plus d’une vingtaine de pays du continent, sans oublier le lancement des projets industriels et agricoles de l’OCP en Éthiopie, au Ghana et au Nigéria ainsi que la contribution des entreprises marocaines à des mégaprojets d’infrastructure. Et de citer l’assainissement de la lagune d’Abidjan et la construction du pont Cocody-Plateau.

Les bases d’une intégration économique continentale

Pour l’IMIS, ce sont autant de signes tangibles qui font que le Maroc assume définitivement sa volonté de faire de l’Afrique son espace économique vital et le fer de lance de sa stratégie d’internationalisation. Ainsi, le Think Tank recommande de « saisir les opportunités économiques permises par la nouvelle donne internationale pour donner un nouvel élan au développement socio-économique des pays africains au service de leurs populations ». Cette reconfiguration est également l’occasion de « garantir la souveraineté des États africains et réduire les dépendances de leurs économies vis-à-vis des puissances extracontinentales et de planifier la transition écologique du continent et inventer un modèle africain durable de développement ».

Pour réussir ce pari, l’Institut Marocain d’Intelligence Stratégique juge impératif de mettre en place une infrastructure continentale. « Dans le lot des investissements urgents et nécessaires pour le développement de l’Afrique et la mobilisation des investissements productifs, les infrastructures économiques et sociales constituent une lourde charge financière mais cet impératif infrastructurel est incontournable », fait savoir l’IMIS.

L’intégration économique est de l’ordre de 15% en Afrique, quand en Asie les échanges commerciaux inter-régionaux atteignent 52% et en Europe 67%.

L’institut recommande ainsi de recourir à la garantie de l’Union Africaine indispensable pour rassurer les investisseurs et de miser sur le financement de projets sous forme de corridors avec des zones intégrées, tout en mettant à contribution des bailleurs tels que la Banque Africaine de Développement. Une démarche dans laquelle le Maroc peut jouer un rôle majeur avec ses infrastructures et grands projets : le port Tanger Med, le projet du port de Nador West-Med, le projet du port Dakhla Atlantique, le projet de gazoduc Maroc-Nigeria…

Pour la mise en place d’une stratégie économique continentale, gage de co-développement, l’Institut Marocain d’Intelligence Stratégique a identifié quatre principes directeurs : « la maximisation de la valeur ajoutée continentale » ; « une approche écosystémique de développement » ; « la durabilité native du modèle de développement » et « le concept d’un continent, une infrastructure ».

La valeur ajoutée continentale

Sur le premier principe directeur : la maximisation de la valeur ajoutée continentale, l’IMIS dresse d’abord un constat que partagent la plupart des économistes du continent : la faiblesse de l’intégration économique de la région qui est de l’ordre de 15% en Afrique, quand en Asie les échanges commerciaux inter-régionaux atteignent 52% et en Europe 67%.

Pour accroître l’intégration régionale, le Think Tank préconise qu’au-delà du fait que les consommateurs africains achètent le fabriqué africain, il faut surtout que « nos entreprises se posent systématiquement cette question fondamentale avant d’exporter toute marchandise vers les marchés extracontinentaux : puis-je encore augmenter la valeur finale de mon produit par le biais d’un traitement supplémentaire en Afrique avant de l’exporter ? ».

Derrière cette question se dessine un objectif : créer des « chaînes de valeur régionales augmentées » pour rationaliser les exportations africaines des matières premières et des produits bruts vers les territoires extracontinentaux. Et pour cause, l’Afrique subsaharienne ne participe que très peu aux chaînes de valeur mondiales avec une valeur ajoutée manufacturière (VAM) mondiale la plus faible au monde, à peine 2% de contribution.

Un objectif que la ZLECAF (zone de libre-échange continentale africaine), signée à Kigali le 21 mars 2018, peut aider à atteindre à travers la création d’un marché unique pour les marchandises et les services, facilité par la circulation des personnes afin d’approfondir l’intégration économique du continent africain.

Une approche écosystémique de développement

Sur le deuxième principe directeur : l’adoption d’une approche écosystémique de développement, l’IMIS y voit le meilleur moyen de lever les barrières d’entrée dans de nouveaux marchés.

« Cette approche consiste à réunir dans un même espace d’affaires un groupement d’opérateurs économiques avec des propositions de valeurs différentes mais qui présentent un potentiel de synergies et des opportunités de complémentarité. Chaque opérateur peut offrir aux autres membres de l’écosystème sa connaissance de ses marchés historiques, de son environnement économique, social et réglementaire, l’accès privilégié à ses clients ou encore un partage conditionné d’une partie de ses opérations », résume le Think Tank.

Ces écosystèmes d’affaires ne sauront être mis en place sans les grands opérateurs économiques et l’impulsion des pouvoirs publics. A ces leaders, viendront s’arrimer des « boosters », pour apporter des maillons de valeur complémentaires qui profitent de l’écosystème pour passer à un cap et se développer.

La durabilité au cœur des stratégies de développement

Concernant le troisième principe directeur : assurer la durabilité native du modèle de développement, le document de l’IMIS rappelle d’abord que l’Afrique fait partie des régions du monde les plus vulnérables aux conséquences des changements climatiques.

« Cette forte exposition de nos populations aux risques de sécheresse, d’insécurité alimentaire et d’évènements climatiques extrêmes doit nous alerter, nous Africains, sur nos choix concernant nos modèles de développement, aussi bien nos modèles nationaux que notre modèle continental », soutient l’IMIS. L’Institut Marocain d’Intelligence Stratégique attire l’attention sur la nécessité de mettre l’exigence de durabilité au cœur des grandes stratégies de développement. Le cas échéant, le coût additionné d’un développement économique non durable qui bascule dans une transition écologique sera plus onéreux.

L’IMIS précise à dessein qu’aujourd’hui, plusieurs fonds d’investissement misent beaucoup d’argent pour soutenir les projets contribuant à la transition écologique et énergétique du continent, à l’instar du Fonds des énergies durables pour l’Afrique (SEFA), hébergé par la Banque Africaine de Développement (BAD) ou le Global Gateway Afrique-Europe qui accompagne les grands projets de transformation durable en Afrique.

Le concept d’un continent, une infrastructure consiste à poser une vision de l’infrastructure en Afrique comme un bloc unique et indivisible.

Un continent, une infrastructure

Sur le quatrième et dernier principe directeur : concrétiser le concept d’un continent, une infrastructure, l’IMIS souligne que l’infrastructure est la pièce maîtresse des actifs stratégiques du co-développement comme doctrine de coopération économique.

« Une infrastructure n’est par défaut utile à son environnement économique que lorsque celle-ci est intégrée dans un réseau d’infrastructures connexes et complémentaires. Un port n’est utile aux marchands d’une ville que si celui-ci est lié par une route qui permet d’acheminer les marchandises du marché vers le port, et vice versa », explique l’IMIS dans son étude.

L’institut affirme que le concept d’un continent, une infrastructure consiste à poser une vision de l’infrastructure en Afrique comme un bloc unique et indivisible, ce qui va logiquement influencer les stratégies d’aménagement nationales et régionales. Autrement dit, « tout projet de construction d’infrastructure doit être pensé non seulement dans son contexte local et national, mais doit également intégrer des considérations de continuité et de connectivité avec les autres actifs stratégiques du continent ».

La concrétisation de ce concept d’un continent, une infrastructure semble être le meilleur moyen de booster le développement économique du continent d’autant que, selon l’IMIS, « le Global Infrastructure Outlook estime que l’Afrique a besoin d’environ 6.000 milliards de dollars américains pour combler son déficit d’infrastructure dont 1.700 milliards de dollars de financement non encore acquis ». Ce n’est qu’à travers une infrastructure unique et étendue que l’Afrique pourra tirer profit des opportunités liées à la ZLECAF, car pour l’Institut Marocain d’Intelligence Stratégique, il est impossible de commercer avec des partenaires sans systèmes de transport ni de chaînes logistiques appropriées, d’autant plus que ces deux préalables ont impérativement besoin d’une forte connectivité.

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