Nounous étrangères au Maroc

Des aides ménagères en proie à la précarité

Temps de lecture : 5 minutes

Au Maroc, le travail des nounous étrangères est régi par la loi, mais dans les faits, la réalité est bien différente. Malgré l’adoption de la loi n°19.12 qui encadre les conditions de travail et d’emploi des travailleurs domestiques, ces femmes restent souvent invisibles et marginalisées. Eva et Pauline, deux employées de maison à Casablanca, originaires de Côte d’Ivoire, ont partagé leurs vécus. Récit.

Les nounous ou aides ménagères étrangères jouent un rôle essentiel dans la vie familiale au Maroc. Elles sont omniprésentes. En plus de s’occuper des tâches ménagères, elles ont pour mission la garde des enfants, contribuant ainsi au bon fonctionnement des foyers. C’est le cas de plusieurs centaines de femmes étrangères installées au Maroc. Qu’elles aient fait le choix de rester dormir ou qu’elles rentrent le soir, elles restent souvent dans l’ombre de la société, confrontées à des défis spécifiques liés à leur statut d’étrangères, souvent sans papier.

Malgré les progrès législatifs, les travailleuses domestiques étrangères continuent de faire face à des conditions de travail précaires. Selon le Code du travail, elles sont autorisées à travailler 48 heures maximum par semaine, mais de nombreuses employées de maison sont amenées à travailler beaucoup plus, sans compensation adéquate. Les salaires restent souvent inférieurs à ceux des travailleuses marocaines, et les contrats de travail sont rares, les exposant ainsi à l’exploitation et aux abus.

Nous avons rencontré Eva et Pauline, deux femmes âgées entre 30 et 40 ans, employées de maison à Casablanca. La première travaille actuellement pour une famille française et la deuxième est à la recherche d’une nouvelle famille. Ensemble, elles cumulent 8 ans au Maroc sans avoir de carte de séjour. Elles ont décidé de quitter leur pays d’origine pour des raisons économiques mais également pour tenter l’aventure vers les pays du Nord. Pauline rêve notamment d’aller au Canada pour entreprendre et faire venir ses enfants, tandis qu’Eva se contente pour le moment de sa vie au Maroc.

Selon le Code du travail, elles sont autorisées à travailler 48 heures maximum par semaine mais de nombreuses employées sont amenées à travailler beaucoup plus, sans compensation adéquate. 

Des conditions de travail précaires

Pauline raconte qu’elle a été recrutée par le biais d’une agence. Elle est passée par un intermédiaire ivoirien qui lui a fait payer une commission en fonction de son salaire. Elle a commencé en tant que nounou, en restant dormir dans les familles où elle était employée, mais aujourd’hui, elle ne peut plus le faire. « J’avais l’habitude de dormir dans les familles mais maintenant je ne veux plus. C’est trop fatiguant. Dans certaines familles, même s’il n’y a pas d’enfants, tant que les parents ne sont pas couchés, tu dois attendre ».  Elle explique que même en restant dormir dans les familles, elle n’était pas payée davantage. Lorsque nous lui demandons si elle ne s’est jamais plainte à l’agence, elle raconte que « l’intermédiaire ne fera rien et qu’il est seulement là pour récupérer son argent. »

Pauline raconte certaines difficultés dans son travail avec les familles qu’elle a côtoyées : « Je pouvais travailler de 6h à 22h sans m’arrêter. Si au moins il y avait une pause d’une heure pour permettre à mon corps de se reposer… Il n’y a aucun respect, ils peuvent te virer sans préavis. Ils peuvent t’insulter et te traiter comme si tu n’étais rien du tout ».

Eva, pour sa part, ne dort pas chez ses employeurs. « En réalité, je suis pasteur, donc je ne peux pas rester dormir dans les familles car j’ai des obligations. Je fais ça pour avoir un revenu complémentaire, mais notre travail est épuisant et mal rémunéré. Nous faisons face à des horaires de travail excessifs et à un manque de repos. Nous avons besoin de conditions de travail justes et d’un salaire décent pour pouvoir vivre dignement », revendique-t-elle.

Refus d’établir un contrat en bonne et due forme

Des ennuis, Eva a eu la chance jusqu’ici de ne pas en avoir dans les familles où elle a exercé comme aide ménagère même si elle se plaint à demi-mot des remarques désobligeantes. « Le plus difficile, c’est quand tu ne connais pas encore le travail, car on te fait des remarques, mais ensuite tu t’habitues et tu apprends. J’ai eu de la chance, je n’ai pas eu de problèmes avec les familles, mais j’ai déjà entendu des filles se plaindre, surtout celles qui restent dormir. Elles doivent rester debout jour et nuit, effectuer toutes les tâches de la maison et s’occuper des enfants sans s’arrêter ».

En ce qui concerne sa situation administrative, Eva ne peut rien faire. Elle explique qu’après 5 ans, elle ne peut pas accéder aux soins de santé ni effectuer des démarches administratives car elle n’a toujours pas de carte de séjour. « J’ai déjà demandé à une famille de me faire un contrat de travail pour que je puisse obtenir la carte de séjour mais elle a toujours refusé ».

Malheureusement, elle n’est pas la seule à vivre cette situation et l’une des explications est que la plupart des travailleuses domestiques étrangères ou marocaines sont recrutées de manière informelle. Pauline témoigne : « Je n’ose pas parler parce que je ne suis pas dans mon pays, pas la peine de me créer des ennuis. J’ai mon travail, mon argent et ma force, donc j’avance comme ça. »

L’absence de droits et de reconnaissance

À cela, il faut ajouter que les travailleuses domestiques ont peu accès à des associations ou à des organismes qui pourraient les soutenir dans leurs revendications ou elles n’osent tout simplement pas en parler. Le manque de reconnaissance sociale et les stéréotypes négatifs auxquels elles font face rendent leur situation encore plus difficile.

Eva rêve d’avoir du temps pour elle, d’avoir une vraie vie sociale et s’offrir des moments de loisirs. Elle aimerait que les familles fassent preuve de plus d’empathie et de considération à leur égard. « Nous avons besoin de nous reposer. Je connais une fille qui a travaillé plus d’un mois sans prendre un seul jour de repos et elle n’en peut plus. J’invite à plus d’empathie. Nous ne sommes pas des robots, nous sommes des êtres humains. Je travaille pour avoir un salaire, donc je dois bénéficier d’un minimum de compassion et de respect », réclame-t-elle.

Les travailleuses domestiques étrangères sont également confrontées à la discrimination notamment à l’endroit de la communauté subsaharienne au Maroc. « Des stéréotypes sont toujours ancrés dans la mentalité de certaines familles marocaines », affirme Pauline qui a déjà été victime d’insultes.

Cependant, certaines familles ont l’intention d’employer légalement leurs aides ménagères. Hana, une mère marocaine qui a recruté une nounou pour s’occuper de sa petite fille, partage son expérience : « J’aimerais bien l’aider au niveau administratif, mais c’est compliqué. Nous ne sommes pas accompagnés et je ne sais pas comment faire pour lui fournir un contrat de travail adéquat. Cela implique des frais supplémentaires que je ne peux pas me permettre ».  

Un cadre légal d’enregistrement des travailleuses domestiques existe et il est possible de leur faire un contrat de travail et de les inscrire à la Caisse Nationale de Sécurité Sociale, encore faudrait-il en avoir l’intention. Mais, malgré les avancées législatives, elles continuent à faire face à des conditions de travail précaires, à un manque de droits et à une absence de reconnaissance sociale. Seule une prise de conscience collective et des mesures concrètes permettront de garantir des conditions de travail justes et dignes à ces aides ménagères qui méritent reconnaissance et respect.

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