Ousmane Ba, Président du CCSM

« Défendre les droits des personnes migrantes et accompagner leur intégration »

Temps de lecture : 7 minutes

Ousmane Ba, un grand monsieur de par sa taille et ses actions au service des personnes migrantes au Maroc, est arrivé au Maroc en 2001 par la route avec en tête le projet de rejoindre l’Europe. Aujourd’hui, il consacre toute son énergie à défendre et accompagner les migrant(e)s en situation de vulnérabilité. Entretien.

Attaches Plurielles : Présentez-vous à nos lecteurs

Ousmane Ba : Je m’appelle Ousmane Ba, je suis Sénégalais, originaire de Bounkiling, en Casamance. Je suis arrivé au Maroc, le 3 juillet 2001, plus précisément à Tanger. Mon objectif initial était de tenter d’aller en Europe pour continuer mes études, après l’obtention de mon baccalauréat. Au vu de la situation d’insécurité que connaissait la Casamance à cette époque – ma famille vivait à la frontière sénégalo-bissau guinéenne – j’avais pris l’initiative d‘emprunter la route migratoire comme la plupart des jeunes de mon époque qui aspiraient à améliorer leurs situations de vie. J’avais en tête de partir en France, poursuivre mes études, travailler et soutenir ma famille restée au Sénégal. Aujourd’hui, je vis et travaille au Maroc, à Nador précisément, où je suis le Président du Collectif des Communautés Subsahariennes au Maroc.

A.PL: Pouvez-vous revenir justement sur votre parcours migratoire ?

O. Ba : Après plusieurs tentatives pour passer en Europe, que ce soit par le Détroit de Gibraltar ou par les barrières de Ceuta et Melilla, nous nous retrouvions à la frontière maroco-algérienne suite à des rafles de la police. Fin 2001, j’ai emprunté la longue et difficile route depuis la frontière algérienne jusqu’aux montagnes de Gourougou (Nador, NDLR). Il faut dire qu’à l’époque, au Maroc, il pleuvait beaucoup, il y avait beaucoup de neige et il y avait très peu d’organisations pour venir en aide aux migrants… J’y ai vécu un moment, puis de Gourougou, je suis descendu à Rabat, dans le quartier Takadoum, où avec des amis migrants, nous sommes restés des années, continuant à chercher des fonds pour retenter le passage vers l’Europe. D’ailleurs, fin 2001, début 2002, suite à une infection intestinale causée par une mauvaise alimentation dans la forêt, entre les villes de Jao et Nador, j’ai dû subir une opération pour un ulcère duodénal perforé à l’hôpital Ibn Sina de Rabat.

Nous nous étions retrouvés en forêt après avoir été arrêtés dans un hôtel à Tanger suite à des contrôles de la police, puis refoulés. Et lors de ces multiples arrestations et refoulements, je me suis une fois retrouvé avec une jeune Nigériane de 17 ans en train d’accoucher dans une maison abandonnée non loin de la frontière. Avec l’aide d’une autre femme du groupe, nous avons pu l’assister avec les moyens du bord. À cette époque, l’accès aux hôpitaux d’Oujda était très difficile. Par la Grâce de Dieu, la jeune fille et son bébé ont pu ensuite être pris en charge. 

Après, pour subvenir à mes besoins basiques, j’ai travaillé dans des chantiers, dans des maisons, j’ai lavé des tapis, récolté des algues à Temara et fait tant d’autres petits boulots dans le bâtiment, pour gagner dignement ma vie. Nous nous sommes ensuite retrouvés au quartier J5, toujours à Rabat, où j’ai décidé de m’inscrire dans une école privée de formation professionnelle. Je me suis rendu compte que le temps passait et que je ne parvenais pas à passer en Europe. Mon dilemme était que je ne pouvais pas retourner au Sénégal et je ne voulais pas non plus perdre plus de temps. Grâce à l’argent que je gagnais, je finançais mes études.

À la suite des événements de Ceuta et Melilla en 2005 (une tentative massive de 500 migrants de franchir les barbelés qui s’était soldée par la mort par balle de 5 migrants et plusieurs blessés, selon les médias, NDLR), et avec l’encadrement d’organisations marocaines comme le GADEM (Groupe Antiraciste d’accompagnement de Défense des Etranger.e.s et Migrant.e.s), les organisations Chabaka de Tanger et Caminando Fronteras, l’AMDH (Association Marocaine des Droits Humains), l’OMDH (Organisation Marocaine des Droits de l’Homme) ou encore la Caritas, nous avons été accompagnés pour nous structurer au sein de nos communautés.

A.PL: Comment est né le Collectif des Communautés Subsahariennes au Maroc ? Quelles sont ses missions ?

O. Ba : Avec le soutien des organisations que je viens de citer, particulièrement le GADEM et Caritas, nous avons mis sur pied le Collectif en 2011. Dès sa création, il regroupait pratiquement toutes les communautés : Tchadiens, Camerounais, Togolais, Sénégalais, Ivoiriens, etc. Le premier président était le Camerounais, feu Yene Fabien Didier, paix à son âme. Il y a ensuite eu à la tête du Collectif le Sénégalais Oumar Diao, puis Pierre de la Grange avant que je ne sois porté à la tête du CCSM en 2013. Nous sommes une organisation de migrants qui a pour but de défendre les droits des personnes migrantes au Maroc. Notre objectif est de promouvoir la protection de nos droits mais aussi d’accompagner l’intégration des personnes migrantes au Maroc. Et parmi les piliers de notre démarche, il y a également la lutte contre le racisme, la protection des droits des enfants notamment l’accès à l’état civil et à l’éducation, un important défi à relever. La protection des droits des femmes est également un volet important de notre démarche ; les femmes et les enfants étant les couches les plus vulnérables. Nous accordons aussi une importance particulière au volet renforcement des capacités, mais aussi au réseautage et au partage d’expériences avec les acteurs de la société civile.

La façon de vivre des migrants dans des grandes villes comme Casablanca ou Rabat est différente de celle des migrants dans les villes aux frontières comme Nador.

A.PL: Que pouvez-vous nous dire sur le Projet ITHACA dont vous êtes partenaire, par le biais de l’équipe de recherche de l’Université Al Akhawayn d’Ifrane ?

O. Ba : Au-delà de l’action que nous menons sur tout le territoire marocain, du nord au sud, nous sommes l’une des rares organisations de migrants dont la voix est entendue par les autorités marocaines. Nous travaillons avec beaucoup d’institutions marocaines comme le CNDH (Conseil National des Droits de l’Homme) et en tant que porteurs de voix, avec des membres qui ont vécu depuis plusieurs années au Maroc avec des expériences de migrations diverses et variées, nous avons la mission et le rôle de partager cette expérience. Les contextes migratoires diffèrent d’une zone géographique à une autre. La façon de vivre des migrants dans des grandes villes comme Casablanca ou Rabat, même s’il y a de la vulnérabilité, est différente de celle des migrants dans les villes aux frontières comme Nador. Le contexte sécuritaire n’est pas le même ; c’est une ville qui n’offre pas beaucoup d’opportunités d’intégration malgré les efforts consentis par le gouvernement marocain avec notamment l’industrialisation qui commence petit à petit… Nous avons voulu partager tous ces facteurs, toutes ces expériences de migration dans le cadre du Projet ITHACA pour donner plus de visibilité aux défis qui restent à relever que ce soit au Maroc ou à l’international. À travers ces rencontres, pour lesquelles nous souhaitons que toutes les recommandations arrivent à bon port, auprès des décideurs politiques marocains et européens, nous espérons que l’occasion sera saisie pour revoir les politiques publiques et aller dans le sens de l’amélioration des conditions de vie des personnes migrantes.

A.PL: Vous avez évoqué les décideurs politiques marocains et européens. Qu’en est-il des décideurs politiques des pays d’Afrique subsaharienne, d’où proviennent les migrants ? Êtes-vous en contact avec eux pour envisager des solutions globales?

O. Ba : Dans le cadre du Projet ITHACA, nous aurions aimé avoir des décideurs politiques des pays subsahariens autour de la table ; nous espérons pouvoir les compter parmi nous pour les prochaines rencontres. De façon plus générale, notamment pour la communauté sénégalaise, nous avons, depuis quelques années, établi un contact avec les autorités consulaires via des représentants dans les différentes régions du Maroc. La communication est de plus en plus fluide.

Par ailleurs, dans le cadre de mon activité au sein de la Délégation Diocésaine des Migrations au Maroc où je me suis engagé depuis 2016, un important travail est réalisé pour l’accompagnement des personnes migrantes en situation vulnérable sur les plans sanitaire, social et psychosocial. Et dans l’optique de trouver des solutions durables aux questions migratoires, nous avons initié un projet « Pays d’origine ». L’expérience a démarré en Guinée Conakry en 2019 et en 2021, j’ai porté le projet au Sénégal pour sensibiliser les jeunes et les parents, sur les risques liés à la migration irrégulière. Nous nous sommes rendus compte que la plupart des jeunes qui viennent au Maroc ou qui tentent d’atteindre l’Europe via la Libye, l’Algérie, etc. ne sont pas bien informés et notre projet vise à davantage les sensibiliser à travers des dynamiques participatives.

Plusieurs personnes, une fois de retour dans la communauté, sont souvent victimes de rejet, de stigmatisation…

Nous travaillons également sur le volet de la réintégration car même si les gouvernements font des efforts à travers les projets de l’Organisation Internationale pour les Migrations, beaucoup de personnes sont souvent laissées en rade ; celles qui rentrent de façon volontaire sont souvent oubliées dans le processus de réintégration. Le constat général est également que plusieurs personnes, une fois de retour dans la communauté, sont souvent victimes de rejet, de stigmatisation ; la plupart reviennent avec des traumatismes ; le travail sur le volet psychosocial est ainsi le troisième champ d’action dans les pays d’origine. Rappelons que sur les routes migratoires, les personnes sont confrontées à plusieurs types de traumatismes : maladies, trafic, traites, violences physiques et morales, etc. Elles ont donc besoin d’être accompagnées et c’est ce que nous essayons de faire évoluer. Nous avons un bureau à Mbour, au Sénégal et parcourons plusieurs régions (Saint-Louis, Vélingara, Tambacounda, Kolda, Sédhiou, …) pour davantage informer et sensibiliser les populations.

A.PL: Qu’avez-vous envie de dire aux jeunes qui sont là et qui ne voient pas la lumière au bout du tunnel ou ceux restés aux pays mais qui envisagent de prendre la route ?

O. Ba : En tant qu’acteur de la société civile, nous ne pouvons pas dire aux jeunes de ne pas partir. Chacun part avec ses propres motivations mais ce qui est sûr c’est que l’on compte plusieurs victimes sur les routes migratoires ; on a beaucoup de corps non identifiés dans les morgues à Nador ; plusieurs personnes gravement blessées ; d’autres avec des maladies chroniques, des femmes qui tombent enceinte malgré elles ; des personnes qui perdent énormément d’argent car pour la traversée illégale, il faut compter minimum 3.000 euros ; autant de pertes pour le continent et autant de situations auxquelles sont exposées les personnes qui arrivent sans s’informer. Mon message est que nous avons certes tous le droit de voyager mais essayons de trouver la meilleure formule pour aller au bout de nos ambitions. Et quelle que soit votre situation, gardez le contact avec vos parents, avec les organisations sur place. Et pour celles et ceux qui se retrouvent en prison, évitez de déclarer de fausses nationalités car cela peut non seulement alourdir les peines, mais surtout, vous empêchez les autorités consulaires et les organisations de vous soutenir comme il faudrait. Soyez prudents !

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